Romans – rentrée littéraire hiver 2018

Coups de coeur

Romans

Rentrée littéraire hiver 2018

 

 

La Rose de Saragosse

Dans les temps noirs de la Grande (Sainte?) Inquisition, la vie de ceux épris de liberté n’était pas de tout repos.

Ce roman épique et épatant, s’ouvre sur la mort d’un inquisiteur. Torquemada, le grand chef Inquisiteur est furieux, d’autant plus que de mystérieuses affiches montrant l’assassinat et signées d’une belle rose épineuse sont placardées un peu partout dans la ville.
Angel, un franc-tireur et indic à la solde du plus offrant est chargé de retrouver l’assassin et le dessinateur-graveur. L’enquête va le mener chez une famille de juifs convertis où va se nouer une relation très forte entre Angel et Léa sous le signe de l’art du dessin et de la gravure que tous deux pratiquent.

Un roman plein d’espérance et de vie, porté par une écriture généreuse et ciselée, comme si l’auteur s’était servi lui-même du burin des graveurs et artistes rebelles de Saragosse.

Raphaël Jerusalmy ancien élève de l’ENS et ex- agent des services de renseignements israéliens, consacre désormais sa vie à l’écriture et au commerce des livres anciens dans sa librairie de Tel-Aviv.

La rose de Saragosse, Raphaël Jerusalmy, Actes Sud, 16.50


Une longue impatience

Depuis Les heures silencieuses puis Nos vies désaccordées, Gaelle Josse tisse une œuvre littéraire d’une sensibilité à fleur de peau, pétrie de poésie.

Dans son nouveau roman Une longue impatience, elle nous offre une nouvelle variation de son talent avec le portrait bouleversant d’une femme, d’une mère.

Début des années 1950, dans un petit village de Bretagne, Louis, 16 ans, n’est pas rentré à la maison. Commence alors pour sa mère Anne l’attente, la longue impatience que Gaelle Josse décrit comme “des jours blancs.”
L’enjeu ici n’est pas l’enquête liée à sa disparition -on en apprend assez vite les circonstances-, mais l’attente qui ralentit les gestes du quotidien et dont on ne sait si elle prendra fin…

On découvre alors la vie d’Anne, veuve d’un pêcheur dont elle a eu Louis, puis remariée à Étienne, fils unique du pharmacien du village, et meilleur parti du coin…

Toute la subtilité de Gaëlle Josse est de créer un personnage à la fois discret, fragile, un peu soumis, mais d’une force mentale éblouissante, porté par un amour inébranlable. Même la fin, loin de l’happy end, resplendit d’apaisement et de poésie.

Une longue impatience, Gaëlle Josse, Notabilia, 14 €


Il n’en revint que trois

Une ferme au bout du monde, des champs de lave, la neige, une nature austère et sauvage ….De sa plume sobre et juste, Gudbergur Bergsson plante d’emblée le rude décor d’une saga islandaise.

Le lecteur va suivre la vie d’une famille, sur trois générations, des années trente jusqu’à nos jours: certains resteront à la ferme, d’autres partiront à la ville ou aux Etats-Unis en quête – illusoire?- d’une vie plus douce. Entre temps, débarqueront deux jeunes anglais puis un allemand. Tous les trois noueront avec cette famille des relations fortes mais troublées par l’avènement de la Seconde guerre Mondiale.

Un des intérêts de cet âpre roman, c’est de découvrir en quoi l’Histoire va façonner les choix de vie des personnages : le passage d’un territoire qui vient tout juste de gagner son autonomie, mais qui est encore coupé du monde, à celui de base militaire d’abord pour les britanniques puis pour les américains, et enfin, l’entrée dans la modernité avec l’industrialisation, la géothermie, et l’arrivée des touristes sont autant de bouleversements que l’auteur nous décrit à travers des personnages forts, souvent en perte de repère.

Ce récit est porté par un style dépouillé de toute fioriture propre à la bonne littérature scandinave et les lecteurs de la Trilogie de l’Ombre d’Arnaldur Indridasson auront le plaisir d’établir de fortes correspondances.

Il n’en revint que trois, Gudbergur Bergsson, traduit de l’islandais par Eric Boury, Métailié, 18 €


Ma vie avec Contumace

Jean Pierre Brouillaud, maître de conférence de droit, est l’auteur de quelques pavés juridiques très sérieux…mais aussi d’un petit livre désopilant : Ma vie avec Contumace (comme quoi il ne faut jamais se fier aux apparences).

Contumace est le poisson rouge et seul compagnon du héros peu ordinaire de ce roman, qui tourne dans son bocal à la vitesse de 17 tours par minute -le poisson, pas le héros, quoique… Son quotidien ronronnant et millimétré est malgré tout ponctué par des parties de Scrabble, jeu auquel il excelle.

Mais voici qu’un événement bouleverse sa vie, lorsqu’il découvre un matin dans son salon, le tableau de la Joconde (à laquelle il trouve d’ailleurs un sourire un peu niais, du fait peut-être, s’interroge-t-il, d’une carie mal soignée…)

C’est le point de départ d’un recit loufoque mais jamais déjanté, qui pointe aux passages nos petites manies obsessionnelles, et certaines absurdités de notre société…
Un petit livre rafraîchissant et franchement drôle, dont l’humour relève plus de la poésie que de la comédie.

Ma vie avec Contumace, Jean-Pierre Brouillaud, Buchet Chastel, 15 €


Trouville Casino

Dans ce roman aux facettes multiples et inspiré d’ un fait divers réel, Christine Moltalbetti nous embarque dans la cavale d’un septuagénaire braqueur.
Comment ce papy qui menait “une vie sans histoires” avec sa compagne dans la tranquille – ennuyeuse?- petite ville de Gacé dans l’Orne , en est-il arrivé à braquer le Casino de Trouville?

L‘auteure reconstitue comme dans un scénario de road movie au rabais ( Gacé-Trouville Lisieux!), les heures qui précèdent et celles qui suivent ce passage à l’acte incompréhensible.
Chemin faisant, une vraie empathie s’installe entre Christine Montalbetti, le lecteur et son personnage. Elle imagine le passé du vieil homme, sa rencontre avec sa femme, évoque La Dame aux Camélias qui a vécu à Gacé, nous décrit dans le détail les mornes paysages sous la pluie qui pourraient avoir influencé la vie sans éclat du « malfaiteur ».
C’est d’ailleurs dans ces pages de digressions que l’auteure nous touche au plus profond de nous-mêmes.

Trouville Casino est un roman sensible, poétique, un peu mélancolique, et l’auteure crée un lien subtil et fort avec le lecteur, tout comme son éditeur POL savait le faire avec ses auteurs.

Trouville Casino, Christine Montalbetti, P.O.L, 17 €


L’art d’écosser les haricots

Il a suffi qu’un inconnu arrive chez lui pour qu’un vieux polonais se mette à raconter sa vie: par bribes, et en bousculant la chronologie de minuscules évènements ou de rencontres déterminantes.

Une vie accidentée par le fracassant XXième siècle et pourtant toujours sauvée par le hasard de belles rencontres: l’infirmière de la Croix Rouge qui lui sauve la vie, un professeur alcoolique dans un orphelinat sinistre qui l’initie au piano, un magasinier qui lui donnera son saxophone- l’instrument de sa vie.

En filigrane de ce roman, aux accents de conte philosophique, l’histoire de la Pologne- la guerre, le joug soviétique

L’ écriture est simple et musicale : le vieil homme laisse libre cours à son inspiration pour raconter des morceaux de son existence , tout comme un saxophoniste exécuterait une improvisation de jazz.

Wieslaw Mysliwki est un auteur majeur de la littérature polonaise contemporaine, et L’Art d’écosser les haricots à reçu le prestigieux prix Nike (l’équivalent du Goncourt en Pologne)

L’art d’écosser les haricots, Wieslaw Mysliwki, traduit du polonais par Margot Carlier, Babel, 10.70 €

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