Sélection Rentrée Littéraire d’Hiver 2020

1/10 – Rivage de la colère

Situez-vous l’archipel des Chagos sur une carte ? Pas moi en tous cas, avant la lecture de ce très beau et passionnant roman de Caroline Laurent… Perdu au large de l’ile Maurice, l’archipel a connu un triste destin au début des années 1970. Dans la famille de l’auteure, d’origine mauricienne, on se souvient de ces familles provenant de l’archipel voisin, qui ont débarqué à Maurice du jour au lendemain, pour un exil forcé et sans retour.

En 1968, l’ile Maurice obtenait l’indépendance après 157 ans d’occupation coloniale britannique. L’archipel des Chagos qui lui était rattaché n’a pourtant pas bénéficié de cette liberté retrouvée, les Etats-Unis signant un accord secret avec les Britanniques pour y construire une base militaire. Dès lors, la population va être chassée de ses terres et envoyée à l’ile Maurice, dans de bien déplorables conditions.

Avec un véritable talent romanesque, Caroline Laurent nous entraine dans le sillage de ses personnages : Gabriel, un anglais de Maurice venu assister l’administrateur général de l’archipel au moment de l’indépendance, s’éprend sur place d’une jeune chagossienne, Marie-Pierre Ladouceur. Cet amour résistera-t-il à la tragédie qui se prépare ? Le récit alterne avec une autre voix, celle de Joséphin, fils de Marie-Pierre et Gabriel, qui cherche de nos jours à obtenir réparation pour les préjudices subis par les familles.

Il y a quelques semaines, la chaine ARTE a diffusé une série d’excellents reportages sur la décolonisation, abordée pour une fois sous un angle différent : celui des colonisés eux-mêmes, et non des puissances coloniales. On y découvre quelques destins peu connus comme celui de Lakshmi Bai, une princesse indienne qui a mené la première lutte anticoloniale milieu XIXe. Le roman de Caroline Laurent s’inscrit dans la continuité parfaite de ces nouveaux éclairages et rappelle, grâce à la puissance du récit, combien les ondes successives de la décolonisation continuent de heurter les rivages de notre mémoire : pour l’archipel des Chagos, cela reste d’une brûlante actualité, ce que l’on découvre avec intérêt à la fin du roman…

Sans moralisme ni trait forcé, Caroline Laurent porte à notre connaissance la colère des exilés des Chagos, tout en nous procurant un immense plaisir de lecture, grâce au souffle de son écriture. Un titre à ne vraiment pas manquer en cette rentrée !

Rivage de la colère, Caroline Laurent, Les escales.

2/10 – Là où chantent les écrevisses

Dans les marais de Caroline du Nord vit Kya : livrée à elle-même depuis l’enfance, elle ne trouve refuge que dans une vie solitaire, au contact des oiseaux et d’une nature préservée. Loin de la ville et de l’école, elle sillonne longuement les chenaux et y pêche les moules, lui assurant un revenu maigre mais suffisant.

Elle y fait aussi la connaissance de Tate, un des seuls garçons du coin à être intrigué par cette « fille des marais » à la beauté calme et farouche. Leurs connaissances réciproques de la nature les rapprochent, ils s’en émerveillent et en parcourent les vastes étendues jusque dans ses frontières les plus reculées, là « où chantent les écrevisses ».

Mais une autre rencontre menace de faire voler en éclats l’existence de Kya, dont la vie en marge affole les esprits…

Ici, le roman ne verse jamais ni dans les bons sentiments ni dans une noirceur sans fond, et c’est à mon sens une grande réussite de ce très beau récit.

Tout y est vibrant, étrangement doux et fragile, à l’image du marais :

« un espace de lumière, où l’herbe pousse dans l’eau et se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu’à la mer et des échassiers s’en envolent avec une grace inattendue comme s’ils n’étaient pas faits pour rejoindre les airs -dans le vacarme d’un millier d’oies des neiges. »

Je n’ai pas lâché ce livre aux nuances parfaites, une magnifique découverte de cette rentrée littéraire !

Là où chantent les écrevisses, Delia OWENS, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville, Seuil.

3/10 – La prière des oiseaux

Chinonso est un jeune nigérian, humble et sensible, très tôt confronté au deuil familial, qui devient éleveur de volailles en trouvant réconfort « dans le caquètement de cent voix et l’odeur de milles plumes. » Alors qu’il revient un jour du marché, il aperçoit une jeune femme désespérée s’apprêtant à sauter d’un pont, et parvient à l’en empêcher : Ndali vient d’entrer dans sa vie et désormais n’en sortira plus. Mais autant Chinonso vient d’un milieu très modeste, autant Ndali appartient à une puissante et riche famille…un fossé qui mènera notre héros jusqu’à Chypre, sur la route de bien des infortunes.

Toute l’originalité et la puissance de l’histoire de cette rencontre, aussi belle que violente, nous est contée par l’esprit de Chinonso, son « chi », témoin permanent et souvent impuissant, de ses faits et gestes. Dans la cosmogonie igbo, le « chi » est un sage qui a habité le corps de bien des hommes depuis des siècles. Il en a tiré nombre de connaissances et d’enseignements sur la nature humaine, et reconnait la pureté des sentiments entre Chinonso et Ndali.

« Oh, durant près d’une heure, avec une énergie rare, ils firent l’amour avec tant de cœur, tant de beauté ! […] Tu sais bien, o Chukwu, que bien des fois tu m’as envoyé habiter des humains, vivre à travers eux, devenir eux. Et tu sais que j’ai vu bien des humains dévêtus. Et pourtant la fureur de leur étreinte m’affola. Peut-etre parce que c’était leur première fois, et que tous deux sentaient […] qu’il y avait entre eux un lien ineffablement profond. […] C’est sans doute pourquoi, à l’issue de l’étreinte, alors qu’ils étaient trempés de sueur et qu’il voyait des larmes dans ses yeux, il dit des mots qui -quoi qu’audibles seulement pour elle, lui et moi- résonnèrent au delà du royaume des hommes comme des acclamations sonores destinées aux oreilles de l’homme et des esprits, des morts et des vivants, du jour et du toujours « je l’ai trouvé ! je l’ai trouvé ! je l’ai trouvé »

Tout au long de ce voyage au cœur de l’âme humaine résonnent des incantations mélodieuses de la culture igbo, entre poésie déchirante et sagesse ancestrale. Dans ce roman aux multiples rebondissements, Chigozie Obioma projette sur ses personnages une ombre majestueuse et bien qu’il les soumette à un destin tragique, il leur pardonne leur fureur avec une infinie douceur. Car ce sont bien des êtres fragilisés à qui il prête sa voix, « les minorités du monde avec pour seul recours l’orchestre universel », écho au très beau titre original du roman, The orchestra of minorities.

En 2016 paraissait le premier roman très remarqué du jeune auteur nigérian, Les pêcheurs, une de mes plus belles découvertes en littérature africaine. Ce nouveau roman que j’attendais impatiemment, je l’ai autant aimé, et place sans hésitation Chigozie Obioma parmi mes auteurs phares.

La prière des oiseaux, Chigozie Obioma, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, Buchet Chastel.

4/10 – L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion

Il aura suffi qu’un ballon de foot vole par dessus un mur pour que Sam, 14 ans, fasse l’expérience du ravissement d’une rencontre amoureuse, celle de Deirdre, une jeune galloise, tellement belle, tellement intelligente que Sam n’a pas de mots pour la décrire.

La rencontre sera brève, quelques heures seulement, car Sam part en vacances le lendemain.
Sam lui écrira, comme elle le lui a demandé, mais Deirdre ne répondra pas.
Vingt-cinq ans plus tard Sam prend le ferry et embarque pour le Pays de Galles…..
Parlant de son livre Jean Marc Parisis confie que le temps est le troisième personnage : “Le temps n’anéantit pas les sentiments, il les conduit”

L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion est un livre subtil et délicat sur la beauté, l’amour et le souvenir de moments fondateurs de nos vies , qui continuent de grandir en nous avec les années qui passent. Une merveille inoubliable.

L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion, Jean-Marc Parisis, Flammarion.

5/10 – Le ciel à bout portant

Anne Marie Métailié est une éditrice qui m’emmène les yeux fermés vers des territoires inconnus… voire dangereux, et c’est aussi ce qui me plaît en littérature.
Avec Le ciel à bout portant, nouveau roman de Jorge Franco, la promesse est tenue.

2005, en Colombie : Larry est de retour à Medellin, 12 ans après la disparition de son père Libardo, un narcotrafiquant proche de Pablo Escobar, dont on vient de retrouver les restes.
Si la ville n’est plus aussi dangereuse qu’avant, l’ambiance reste subversive en cette nuit de l’Alborada, une fête populaire où le bruit des pétards, l’alcool, l’agitation et la fièvre nocturne réveillent toute la tension et l’angoisse de sa jeunesse.

Le temps d’une virée nocturne avec quelques connaissances de l’époque, Larry se fraie symboliquement un chemin chaotique dans l’obscurité d’un passé qui le retient.
Trois récits s’entremêlent alors avec brio :
– Celui de son périple dans la nuit qui retarde les retrouvailles avec sa mère, une personnalité trouble et attachante qu’il n’a pas revue depuis longtemps
– Celui de sa rencontre, à bord de son vol vers la Colombie quelques heures plus tôt, avec une jeune femme qui l’obsède depuis
– Celui de ses souvenirs dans sa famille qui vivait au rythme des activités illégales d’un père insaisissable.
Trois récits qui cherchent à répondre à ces questions obsédantes : .
Qu’est-ce que grandir dans une maison surveillée jour et nuit par des gardes du corps ?
Qu’est ce que l’enfance auprès d’un père parti de rien, enivré par l’argent, les femmes, la colère ? Ce père dont il a gardé l’odeur intacte mais dont l’héritage reste indigeste..

Loin de nous plonger dans la violence des années de cartel, Jorge Franco fait un pas de côté pour évoquer l’héritage porté par les enfants, celui des disparitions, du silence qui a fait suite au fracas des armes, des zones d’ombre, des existences gâchées.

Une narration implacable et prenante, des personnages perdus et bouleversants, une ambiance enivrante et réaliste, encore une très belle découverte aux éditions Métailié !

Le ciel à bout portant, Jorge Franco, traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis, Métailié.

6/10 – Tous les vivants

L’année dernière était paru Le sport des rois, vaste et brillante fresque de 700p autour d’éleveurs de chevaux qui avait valu à son auteure C.E Morgan d’être finaliste du Pulitzer. Tous les vivants, traduit cette année, a été écrit 10 ans plus tôt et relève déjà d’une rare maitrise.

Décrire l’histoire en quelques phrases gâcherait toute l’intensité du style de C. E Morgan et je conseillerais, si tenté que ce soit possible pour vous lecteurs, de ne pas lire la quatrième de couverture. Essayons de donner quelques éléments de décor et d’ambiance.

Aloma, une jeune professeure de piano débarque dans une maison poussiéreuse, plantée au milieu d’une vaste plantation de tabac au pied des montagnes du Kentucky. Celle-ci appartient à Orren, un garçon de ferme robuste rencontré quelques mois auparavant. Son arrivée ne ressemble pourtant en rien à l’installation joyeuse d’un nouveau couple. Il y a dans l’air sec et étouffant de cet été-là quelque chose de fragile, de dissonant, comme un voile gris persistant recouvrant tout -des meubles jusqu’aux émotions.

À l’image de ce vieux piano à l’abandon qui était là, qui l’attendait :

« elle toucha le haut de l’instrument d’un doigt prudent, comme s’il pouvait s’écrouler sous la seule pression de sa petite main. Elle releva le clapet et appuya sur une touche blanche. Aucun son ne s’échappa, rien qu’une dépression molle et brisée. Elle pressa les touches voisines, dont les tons baillèrent, une des cordes émit une vibration hideuse. Elle s’éloigna d’un coup et regarda autour d’elle, comme si elle découvrait la pièce et la maison pour la première fois. »

D’où vient ce sentiment étrange éprouvé par Aloma, « une sorte de mal du pays, d’un pays qu’elle n’avait pas » ?

En lisant ce roman, une bande-son s’est imposée à moi tout le long : celle de Philip Glass pour le film The Hours, avec en particulier le personnage incarné par Julianne Moore, celui d’une mère au foyer fragilisée et déchirante dans son mal être…

Un puissant portrait de femme, aux nuances multiples. Une auteure qu’il faut absolument découvrir !

Tous les vivants, C. E Morgan, traduit de l’anglais (américain) par Mathilde Bach, Gallimard

7/10 – Le bal des ombres

Le bal des ombres nous entraine dans la vie de Bram Stoker, l’auteur du célèbre Dracula. En pleine Angleterre victorienne, dans une société à la fois corsetée et férue de spiritisme, trois personnages se croisent : Henry Irving, grand comédien de l’époque, Bram Stoker et Ellen Terry une talentueuse actrice.

Bram Stoker, un fonctionnaire irlandais, alors passionné de théâtre, assiste à une représentation dans laquelle joue Henry Irving et devient peu après l’administrateur de son théâtre. Joseph O’Connor s’amuse alors terriblement avec ses personnages, prêtant à Henry Irving nombre de ressemblances troublantes avec le comte Dracula -et multipliant les références à l’œuvre célèbre. Utilisant de nombreuses formes littéraires (extraits de carnets, de journaux, lettres, mais aussi pièce de théâtre), Le Bal des ombres plonge le lecteur dans une ambiance à la fois mystérieuse, réjouissante, inventive.

Que vous ayez lu ou non Dracula, ce roman de Joseph O’Connor est tout simplement brillant !

Le bal des ombres, Joseph O’Connor, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, Rivages

8/10 – Les miracles du bazar Namiya

Lorsque trois lascars, après avoir commis un cambriolage, trouvent refuge dans une boutique abandonnée, le bazar Namiya, ils ne s’attendent pas à y faire une étrange découverte. Quelques décennies auparavant, son propriétaire mettait la boite aux lettres du bazar à disposition des habitants pour qu’ils puissent y déposer leurs soucis de vie et obtenir son avis.

Cette nuit-là, une enveloppe tombe dans la boite aux lettres sous le regard ahuri de nos trois compères qui s’empressent d’y répondre…plus troublant, cette lettre semble provenir du passé.

Effleurant les frontières du fantastique autour d’une réflexion sur le temps, Keigo Higashina connu jusque là pour ses très bons polars, emmène le lecteur dans le Japon des années 1980, dans une suite de récits qui peu à peu se recoupent judicieusement. Un roman réussi, rempli de bienveillance et de douceur.

Les miracles du bazar Namiya, Keigo Higashino, traduit du japonais par ?, Actes Sud

9/10 – Le silence d’Isra

Premier roman d’Etaf Rum, d’origine palestinienne, née et éduquée à Brooklyn, cette pépite littéraire repose sur sa propre histoire familiale : le parcours courageux de deux femmes, la mère Isra Hadid et 20 ans plus tard de sa fille Deya, pour trouver une vie à leur dimension, qui leur ressemble au delà des non dits, des secrets, des traditions oppressantes, des violences et rapports de force.

Le silence d’Isra est une merveilleuse plongée vers nos forces ignorées qui nous portent au delà de ce qui est possible. Un texte écrit dans une langue particulièrement fluide avec une belle dynamique narrative. Pour les anglophiles non bilingues le texte en anglais reste abordable.

Le silence d’Isra, Etaf Rum, traduit de l’anglais (américain) par Diniz Galhos, L’observatoire.

10/10 – Le bruit de la soie

Le bruit de la soie est une fiction historique qui nous plonge dans la réalité du quartier Spitalfields à Londres auprès de tisserands huguenots ayant fui la France lors de la révocation de l’édit de Nantes en 1685 .

Face aux grandes émeutes tout au long du 18éme siècle, au moment de l’expansion des calicots qui affecte le marché de la soie et la cupidité des maîtres tisserands envers leurs ouvriers, quatre fortes personnalités vont s’affronter, se côtoyer pour le meilleur et le pire : un riche tisserand Elias et son épouse Esther, leur domestique Sarah Kemp et Bisby Lambert qui tente de tisser son chef d’oeuvre pour accéder au grade de maître.

Un roman d’ambition, de jalousie, de trahison, d’amour à la précision quasi cinématographique d’ambiances et de lieux. Ce premier roman de Sonia Velton est un livre marquant qu’on ne lâche pas et qui vous reste en mémoire pendant longtemps .

Le silence de la soie, Sarah Velton, traduit de l’anglais (Angleterre) par Carole Hanna, Préludes.